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Review

ResMusica: Review – Anna Bolena, Bordeaux

Car, au-delà de la maîtrise du vocabulaire belcantiste dont on la sait souveraine, au-delà des aigus parfaitement projetés, Marina Rebeka bénéficie d’une présence scénique incontestable et d’un jeu d’actrice suffisamment ample pour épouser les moindres contours du personnage, de la morgue royale à la prise de conscience, de la joie à la mélancolie, puis enfin la folie.

Anna Bolena à Bordeaux : jolie prise de rôle pour Marina Rebeka

Anna Bolena de Donizetti se fait rare sur les scènes françaises. La production de l’Opéra de Bordeaux vaut surtout pour une distribution qui réalise parfois ses promesses et pour la jolie prise de rôle de Marina Rebeka.

La mise en scène proposée par Marie-Louise Bischofberger est une reprise d’un travail qui constituait la première incursion de cette collaboratrice de Luc Bondy dans la mise en scène lyrique. Prudente, elle respecte la dramaturgie de l’œuvre en se focalisant sur les deux héroïnes, Anna et Giovanna, illustrant chacune deux destins aux prises avec le pouvoir. Si elle n’échappe pas à une direction d’acteur parfois rudimentaire, surtout pour les chœurs qui se déplacent dans des décors géométriques fonctionnels, elle ponctue son travail de quelques belles idées qui témoignent d’une lecture dramaturgique plutôt heureuse. Il en est ainsi des diverses apparitions de la fille d’Anna (qui deviendra Elizabeth Première) placée au milieu d’un couple qui s’entre-déchire, comme du monologue d’Anna au I au milieu d’une cour figée qui illustre avec efficacité la solitude de la reine.

Pour parvenir à insuffler le drame, la metteuse en scène peut compter sur l’engagement scénique de Marina Rebeka dont c’est une prise de rôle plutôt réussie. Évidemment, on pourra pinailler sur un medium et des graves confidentiels qui la privent de toute onctuosité et l’obligent parfois à sortir de sa zone de confort, mais la soprano lettone propose un saisissant portrait de la reine trahie. Car, au-delà de la maîtrise du vocabulaire belcantiste dont on la sait souveraine, au-delà des aigus parfaitement projetés, Marina Rebeka bénéficie d’une présence scénique incontestable et d’un jeu d’actrice suffisamment ample pour épouser les moindres contours du personnage, de la morgue royale à la prise de conscience, de la joie à la mélancolie, puis enfin la folie. Une réussite saluée à juste titre par le public.

À l’applaudimètre, Ekaterina Semenchuk reçoit elle aussi un bel accueil. Quoi de plus normal quand on entend pareille puissance (la confrontation entre les deux rivales au II est un concours de décibels). La voix est superbe, avec une égalité d’émission sur l’ensemble de la tessiture. Des aigus stratosphériques au graves caverneux, rien ne se perd. Pourtant, contrairement à sa collègue, aucun portrait concluant ne se dégage et l’on a souvent l’impression d’être davantage devant une méchante Amnéris ou Azucena que devant la douce Giovanna et ses douloureux remords. À ce jeu, Enrico VIII a du mal à exister. Non que Dimitry Ivashchenko ait une vilaine voix, mais celle-ci n’a simplement pas l’autorité et la noirceur que l’on attend pour ce personnage de roi autocratique prêt à tout sacrifier pour son bon plaisir. La perversité qui lui fait défaut, on la retrouve en revanche chez le Hervey fielleux de Kévin Amiel, parfaitement à l’aise dans son rôle.

Second prix et prix du public au concours Operalia, Pene Pati impressionne en Percy. Soucieux d’en mettre plein les oreilles, le jeune ténor expose un aigu vaillant et tenu sur un souffle qui semble inépuisable. Tout cela n’est pas toujours du plus grand raffinement mais il sait, aux moments opportuns, apporter des couleurs et de belles intonations, notamment au II dans ses duos avec Marina Rebeka. En concurrent amoureux, Marion Lebègue témoigne d’un bel engagement scénique mais ne possède malheureusement pas la technique quasi rossinienne du rôle de Smeaton. En outre, ce qui peut paraître étonnant pour un mezzo, ses graves apparaissent souvent poitrinés. En revanche, Guilhem Worms éblouit par son superbe bronze, magnifiquement conduit, dans le rôle de Rochefort.

La vraie déception de la soirée vient de la fosse où le travail de Paul Daniel se résume à battre la mesure sans variation, sans dynamique, sans théâtre. Sa direction apparaît sèche et ne parvient pas à susciter le drame et la passion. Ceux-ci sont laissés aux chanteurs et aux chœurs, qui ont la charge de sortir la représentation de l’ennui qu’une telle direction aurait pu facilement procurer.