Follow Marina:

Review

RÉSONANCES LYRIQUES – REVIEW – THAÏS – OPÉRA DE MONTE-CARLO

Les nuances s’épanouissent, les notes impossibles sont au rendez-vous, la sensualité de la soprano Lettone habite Thaïs et personne ne s’étonne du brasier dévorant qu’elle va déclencher chez Athanaël.

THAIS OPÉRA DE MONTE-CARLO

 

Yves Courmes

 

Quel bonheur en ces temps de pandémie de prendre la route pour se rendre en Principauté de Monaco. La quasi-totalité des théâtres européens ont fermé leurs portes mais l’opéra de Monte-Carlo, tel le village d’Astérix, fait quant à lui de la résistance. Nanti d’un masque chirurgical, les mains bien désinfectées au moyen d’un gel hydroalcoolique gracieusement offert, il est possible, après avoir sacrifié à la cérémonie de la prise de température, de s’installer confortablement sous les ors de la délicieuse salle Garnier. D’autant plus confortablement d’ailleurs que la distanciation règne en ces lieux et que seul un siège sur deux se trouve effectivement occupé… En écoutant distraitement les musiciens de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo accorder leurs instruments, je ne pouvais empêcher mon esprit de divaguer…. 

Notre civilisation subit la pandémie de plein fouet. Elle a relégué nombre de plaisirs aux oubliettes, adieu les banquets, les fêtes coquines, les spectacles, adieu l’insouciance de la jeunesse, adieu la soif de vivre intensément au crépuscule de la vie pour les anciens… Je n’ai pas pour autant l’impression que cette flagellation imposée, ou plutôt subie, ait quelque part amélioré notre spiritualité et contribué à ramener les âmes égarées dans les méandres de la luxure et du confort vers des horizons mieux habités par des présences divines. Je vois dans les événements actuels une similitude de circonstance avec le basculement des destins de Thaïs et d’Athanaël. Il est bien périlleux, lorsque l’on quitte un monde, de parvenir à s’épanouir dans un autre, et les espaces infinis qui continuent de s’offrir à la pensée ne peuvent compenser les vides créés par le bouleversement des habitudes et les déficits de convivialité.  

A moins que l’amour ne s’en mêle ! l’amour charnel transcende, l’amour divin est rédempteur…Thaïs et Athanaël vont parcourir les voies sinueuses de cette métamorphose en sens inverse, pour elle de la luxure à la spiritualité, pour lui de l’austère et ascétique robe de bure à la découverte soudainement assumée de la passion amoureuse, charnelle, érotique, enflammée… 

Pour illustrer ce basculement entre deux mondes Jean-Louis Grinda a choisi un moment charnière de l’ouvrage. Au moment de la méditation, le corps alangui et voluptueux de Thaïs constitue une ultime provocation pour Athanaël qui rêve de la ramener à Dieu. Il choisit pour ce trajet le plus court chemin et l’étrangle avec son bâton de pèlerin. Le parcours final des deux protagonistes est onirique, elle, chemine vers la rédemption, lui, matérialise sa passion et finira par clamer son amour devant le corps inanimé de la belle courtisane.  

Hormis ce dédoublement de l’héroïne, la mise en scène affiche un classicisme raffiné et des décors et lumières toujours orientés vers une esthétique proche de l’action et adaptée au drame. Une réussite éclatante d’autant plus que les options de mise en scène semblent parfaitement cautionnées par un cast qui ne dépareillerait pas au Métropolitain Opéra de New York.  

Dans le rôle-titre Marina Rebeka affiche sans surprises toutes les qualités déjà bien connues de son large soprano lyrique. Les nuances s’épanouissent, les notes impossibles sont au rendez-vous, la sensualité de la soprano Lettone habite Thaïs et personne ne s’étonne du brasier dévorant qu’elle va déclencher chez Athanaël. Tout juste peut-on relever ça et là une ou deux ellipses dans la prononciation de la langue française que l’incandescence de l’interprétation fait bien vite oublier.  

Ludovic Tézier confère au personnage du Cénobite un relief stratosphérique. La puissance de la voix constitue l’atout majeur du baryton français. Mais que deviendrait cette puissance sans la beauté du timbre, l’élégance de la ligne de chant, la diction lumineuse, et la musicalité nuancée dont il pare son Athanaël. L’ovation aux saluts est à la mesure du talent de l’un des meilleurs (Le meilleur?) baryton présent sur les scènes lyriques en ce début du 21ème siècle. 

Jean-François Borras trouve en Nicias un emploi propice à l’expression de ses meilleurs atouts. La diction impeccable et une belle ardeur vocale dessinent un personnage crédible qui frise la désinvolture et se positionne en marge des attentes impossibles de l’improbable couple vedette. La composition est juste et fait mouche.  

Très remarqué également le sympathique duo composé de Valentine Lemercier (Myrtale) et Cassandra Berthon (Crobyle). Le Mezzo voluptueux et ambré de Valentine enlaçant les volutes diaphanes et fruitées de Cassandra lors de leurs trop brèves interventions. 

Philippe Kahn enfin apporte à son Palémon toute l’autorité rugueuse et caverneuse que l’on est droit d’attendre d’un tel personnage.  

Au pupitre Jean Yves Ossonce maîtrise manifestement son sujet, les mélismes si particuliers de l’écriture de Massenet n’ont pas de secret pour sa baguette. Les subtilités ô combien françaises des couleurs orchestrales miroitent, la tension dramatique monte en intensité jusqu’au tragique dénouement. La lecture semble par instant marquer le pas et privilégier une forme de retenue. En réalité, elle se réserve pour éclore au zénith du pathos orchestral.  

La méditation de Thaïs revisitée scéniquement par Jean Louis Grinda est un instant de grâce absolu. Liza Kérob, magicienne d’un soir, suspend le cours du temps au rythme de son archet, tour à tour rêveur, poétique, alangui ou sensuel. Le chœur à bouche fermée accompagne l’immortelle mélodie, la sourde mélopée de cet accompagnement rarement entendu la magnifie de manière totalement inattendue.  

Lorsque le rideau signe la fin de ce spectacle exceptionnel, un instant de sidération fige l’assistance. Comment! C’est déjà fini… Les masques étaient tombés, nous étions Athanaël, Thaïs ou Nicias, et nous étions ensorcelés par les sortilèges du théâtre vivant…  

Le cruel retour aux réalités accompagne chacun d’entre nous sur le chemin de la sortie, les masques sont en place, mais dissimulés sous les barrières anti Covid 19, le sourire de la culture poursuit son chemin et surmontera toutes les pandémies.

 

Click here for the full review