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Review

Forum Opera: Recital Review – Le cas Rebeka

...nouvelle pièce à conviction d’un talent auquel on ne trouverait à appliquer d’autres adjectifs que celui d’extraordinaire...

Le cas Rebeka

 

L’Instant lyrique de Marina Rebeka – Paris (Elephant Paname)

 

16 Avril 2019
Christophe Rizoud

 

Au-delà de la tentation d’assonance, il y a un cas Marina Rebeka. D’un côté, une soprano propulsée sur la scène internationale à l’âge de 28 ans – en 2008 à Pesaro en Anna dans Maometto II, un rôle conçu à la démesure d’Isabella Colbran – et un répertoire aventureux où Mozart côtoie Verdi et Leila des Pêcheurs des perles voisine avec Norma; de l’autre côté des avis divergents où revient souvent le reproche de placidité. On trouve en effet semés cahin-caha, sur la Toile et ailleurs, des critiques mitigées que contredit un certain nombre d’impressions personnelles. A commencer par un album Rossini, en 2017, dont on se demande encore comment il a pu passer inaperçu, ou une Anna Bolena à Bordeaux en début de saison qui s’apparentait à une démonstration de style, et à présent cet Instant lyrique, premier récital parisien d’une chanteuse que l’on s’étonne de ne pas applaudir plus souvent à Paris – une de plus! –, nouvelle pièce à conviction d’un talent auquel on ne trouverait à appliquer d’autres adjectifs que celui d’extraordinaire, si notre époque n’avait galvaudé l’usage des superlatifs.  

Que nous reste-t-il aujourd’hui comme mots pour décrire l’art d’une telle soprano quand la moindre petite rossignolade engendre à droite à gauche un tombereau de louanges? A défaut, les faits, rien que les faits. Un programme déjà qui mélange genres et langues: Lieder, mélodies, opéra – comment dit-on romance en letton? Jusque-là rien d’exceptionnel si ce n’est la manière dont Marina Rebeka empoigne chacune de ses pages, non comme on enfile des perles sur un collier de musique mais à bras-le-corps, comme autant de drames resserrés en quelques minutes. L’air d’opéra aime être traité de cette façon. La mélodie peut quand elle est ainsi montée en épingle perdre de son élégance consubstantielle. Il n’en est rien. Les Fauré paraissent insuffisamment articulés pour des oreilles francophones mais il y a dans la générosité des intentions un esprit comparable à celui qui, en architecture intérieure, surcharge les moulures et affole les cimaises des salons belle-époque. Il y a un timbre, dont on comprend qu’il puisse paraître froid, mais dont l’acier transperce. Il y a dans la matière même de ce métal un large éventail de couleurs que l’expression du visage surligne en accord avec les sentiments en jeu. Il y a un regard d’un bleu fascinant.  

Il y a aussi, dans une effusion de sons, le courage d’insérer des pièces de compositeurs lettons dont la musique n’a pas souvent l’occasion de couler le long de la Seine et l’exploit de réussir à nous les faire aimer, telle Arija de Janis Medins qui doit être à Riga ce que la vocalise de Rachmaninov est à Saint-Petesbourg. Les trois mélodies de Rachmaninov, justement, offrent un condensé de tout ce dont est capable Marina Rebeka. A l’écouter ainsi dévider l’écheveau de notes, les diminuer ou les augmenter jusqu’à faire trembler les murs d’une salle trop petite pour une voix si grande, tout semble facile. Seule une grande maîtrise technique peut ainsi parvenir à donner l’impression d’évidence.  

L’opéra apparait comme une promenade de santé à celle qui sait animer d’un feu théâtral la plus inerte des mélodies. La Castafiore elle-même ne reconnaîtrait pas l’Air des bijoux lorsqu’il est ainsi habité, imagé et pourtant, dans sa virtuosité assumée, plus italien qu’il ne l’a jamais semblé, rendu aux intentions premières de Gounod qui envisageait l’air de Marguerite comme une page brillante digne de rivaliser avec les cabalettes les plus débridées. «Dich teure Halle», extrait de Tannhaüser, est une tornade qui élargit encore les champs des possibles. Le soprano assoluto, ainsi désigné car capable de tout chanter, ne serait-il pas un mythe? Peut-être si l’on en croit, après Wagner, Gounod de nouveau, en bis et en ce qu’il offre de plus léger, la valse de Juliette à laquelle ne font défaut ni les aigus, ni la cascade perlée de vocalises. Yvan Cassar prête alors main forte à Antoine Palloc, partenaire plus qu’accompagnateur, complice comme à chaque fois et pianiste amoureux. Ils ne sont pas trop de deux pour accompagner un boléro des Vêpres siciliennes comme on n’osait plus en rêver depuis Anita Cerquetti, avec ce trille marqué, ces notes piquées, cette conduite de souffle, cette ligne déliée et toujours, au-delà de la palette d’effets, la recherche de sens. Aucune esbroufe mais de l’intelligence. Encore? En ligne de mire Norma à Toulouse la saison prochaine et, si la rumeur dit vraie, Thaïs avec un de nos plus grands barytons, mais pas à Paris – cela vous étonne?  

DÉTAILS  

Franz Schubert (1797-1828)  
Die Forelle 
Du bist die Ruh 
Grätchen am Spinnrade 

Gabriel Fauré (1845-1924)  
Le Papillon et la fleur 
Après un rêve 
Toujours 

Charles Gounod (1818-1893)  
Faust, «Ô Dieu … ah, je ris …» 

Alfreds Kalninš (1879-1951)  
Brinos es 

Janis Medinš (1890-1966)  
Arija 

Janis Kepitis (1908-1989)  
Burve 

Richard Wagner (1813-1883)  
Tannhäuser, «Dich teure Halle» 

Serguei Rachmaninov (1873-1943)  
Ne poj krasavica 
Siren 
Vesennie vody 

Bis 
Giuseppe Verdi 
I vespri siciliani, «Merce, Dilette Amiche»* 
Charles Gounod 
Roméo et Juliette, «Je veux vivre dans ce rêve»* 

Marina Rebeka, soprano 
Antoine Palloc, piano 

*Yvan Cassar, piano 

Paris, Elephant Paname, lundi 15 avril, 20h

 

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