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OPERA ONLINE – REVIEW – “BELCANTO” RECITAL

Du grave plein et rond jusqu’à l’Ut-dièse en vocalises, la voix de la soprano lettone épouse les méandres de personnages titanesques dont elle révèle les arêtes vives, avec son métal rutilant couleur de glace. Sa Bolena oscille entre autorité ravageuse et attendrissement soudain, grâce à un legato hors-norme, un souffle continu, un soutien sans faille, qui lui permet de colorer le chant à l’envi : elle fait plier la Seymour claire et passionnée de Karine Deshayes. Son «Casta diva» est un moment de grâce, particulièrement émouvant : sans sacrifier une seule syllabe, même dans les vocalises, elle dessine un galbe parfait qui hausse la prière à une sorte d’incantation suspendue.

Karine Deshayes & Marina Rebeka portent haut les couleurs du belcanto à Monte-Carlo

 

07 Février 2021
Emmanuel Andrieu

 

Qu’il est long et tortueux le chemin qui a permis au belcanto italien de revenir vers nous! Depuis les années cinquante, les I Puritani, Anna Bolena, Il Pirata ont certes retrouvé une légitimité, mais notamment grâce à Maria Callas qui, par le seul pouvoir de sa notoriété, imposa des ouvrages depuis longtemps relégués au magasin des utilités ou défigurés par les coupures et les partenaires inadéquats. Celles qui la suivirent sur ces chemins escarpés (les Joan Sutherland, Montserrat Caballé, Beverly Sills et autre Leyla Gencer) ont entretenu la flamme avec leurs grandeurs et leurs faiblesses, et quelques partenaires d’exception. Mais aujourd’hui que les partitions sont mieux respectées, et que ces œuvres peuvent être goûtées pour ce qu’elles sont dans le respect philologique de leur écriture, exécutées par des phalanges adéquates sous la houlette de chefs rompus à leurs arcanes, ce ne sont plus les occasions de les entendre qui manquent sous nos latitudes, grâce à des personnalités vocales dignes de les incarner. Car aujourd’hui les Anna Pirozzi, Sondra Radvanovsky, Jessica Pratt rencontrant les Michael Spyres, Javier Camarena, Lawrence Brownlee et autres Nicola Alaimo ou Jean-François Lapointe portent au plus haut un chant qui n’a pas été à pareille fête depuis le début de la seconde moitié du XXème siècle. Et tant pis pour les Cassandre qui continuent de scander sa décadence.  

A l’Opéra de Monte Carlo, après un impressionnant Pirata in loco l’an dernier, c’est à un récital de « belcanto » que le public était convié en cette matinée du 7 février. Après deux désistements (successivement Olga Peretyatko et Joyce El-Khoury), le sort a voulu que Marina Rebeka se joigne à Karine Deshayes, reformant le duo Adalgisa/Norma qu’elles avaient incarné à Toulouse en 2019. Le programme, ambitieux, mêlait à ce duo bellinien les reines donizettiennes et la Sémiramis rossinienne.  

L’évolution vocale de Karine Deshayes, on l’a déjà maintes fois souligné dans ces colonnes (on pense à son Armida montpelliéraine, sa Semiramide stéphanoise ou encore son Elena dans La Donna del lago marseillaise), la porte aujourd’hui vers les rôles ambigus entre le soprano et le mezzo : c’est exactement ce qu’elle démontre lors de ce récital monégasque. La Sémiramis de Rossini, comme la Giovanna Seymour ou l’Elisabetta de Donizetti, ou encore l’Adalgisa bellinienne, correspondent ainsi parfaitement à ses moyens actuels. C’est elle qui ouvre le bal, après une ouverture de Semiramide où le chef italien Riccardo Frizza fait preuve d’autant de délicatesse à son entame que de panache ensuite, fouettant les percussions ou soignant les couleurs des vents selon les moments. « Bel raggio lusinghier » permet à la cantatrice française de donner son exacte couleur à la reine babylonienne, sombre et lumineuse à la fois, qui correspond à son caractère complexe de criminelle touchée par le remords ; elle ose déjà de jolies variations, un beau trille et un aigu final plein, qui lance les hostilités. Car, si elle a l’occasion plus tard de faire assaut de douceur dans l’air de Giovanna « Per questa fiamma indomita » d’Anna Bolena, qui correspond parfaitement à sa douceur naturelle (tout comme dans le rôle d’Adalgisa, où elle mêle harmonieusement son timbre à celui de la soprano lettone), très vite, c’est l’heure de l’affrontement : Seymour doit avouer à Anne Boleyn qu’elle est sa rivale dans le grand duo « Dio che mi vedi in core », et l’affrontement ne manque pas de faire des étincelles ! Karine Deshayes, face à une Anna inflexible et autoritaire, apporte une jeunesse de timbre et une clarté d’élocution idéales, et vocalise jusqu’au contre-Ut de « Perdono ! », poussant la reine à un pardon qui sera une victoire à la Pyrrhus… 

Deux semaines après son triomphe dans le rôle-titre de Thaïs sur cette même scène, Marina Rebeka – qui a déjà affronté à la scène Norma comme Bolena – s’impose vite comme une antithèse de Karine Deshayes, plus autoritaire, voire dure, mais capable d’allègements qui montrent les fêlures des femmes de pouvoir soumises aux affres sentimentales et politiques. Du grave plein et rond jusqu’à l’Ut-dièse en vocalises, la voix de la soprano lettone épouse les méandres de personnages titanesques dont elle révèle les arêtes vives, avec son métal rutilant couleur de glace. Sa Bolena oscille entre autorité ravageuse et attendrissement soudain, grâce à un legato hors-norme, un souffle continu, un soutien sans faille, qui lui permet de colorer le chant à l’envi : elle fait plier la Seymour claire et passionnée de Karine Deshayes. Son « Casta diva » est un moment de grâce, particulièrement émouvant : sans sacrifier une seule syllabe, même dans les vocalises, elle dessine un galbe parfait qui hausse la prière à une sorte d’incantation suspendue. Auparavant, elle a su donner aux hésitations d’Anna Bolena une surprenante tendresse, grâce à un legato de miel, orné de trilles délicats et couronné par des aigus ronds et pleins, même si le contre-Ré tenté doit vite rebasculer sur le contre-Ut voulu par Donizetti.  

Riccardo Frizza, à la tête du toujours sublime Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, est idéal dans ce répertoire : son soutien aux chanteuses est infaillible, et les rythmes martelés typiques de ces pages sont parfaitement respectés, sans que la texture orchestrale s’en trouve altérée. Peut-être un brin de rubato aurait-il pu exprimer un peu plus d’abandon au milieu de cette fougue, notamment dans les duos, mais peut-on se plaindre que l’ardeur du belcanto soit ici respectée? Le public apporte la réponse en applaudissant à tout rompre, en bis, la seconde partie de «Mira o Norma», où les timbres des deux reines du jour se mêlent dans de subtiles variations de la mélodie, les musiciennes rejoignant ici les actrices dans l’excellence.

 

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