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Review

PREMIÈRE LOGE – REVIEW – THAÏS – OPÉRA DE MONTE-CARLO

La prise de rôle de Marina Rebeka était légitimement attendue par le monde de l’art lyrique et ne déçoit pas, tant sur le plan vocal (...) que sur le plan scénique. Quand on l’entend sur le vif, ce qui est particulièrement excitant dans la technique de la soprano lettone, c’est cette capacité à alterner, sur une étendue vocale impressionnante, aigus puissants et dardés (ah, quel contre-ut sur le toujours spectaculaire: «Ose venir, toi qui braves Vénus!») et grave soyeux jamais poitrinés. Et quel art du texte et des nuances de la partition!

À Monaco, c’est Thaïs l’idole fragile qui vient nous enchanter…

 

30 Janvier 2021
Hervé Casini

 

Dans une production à la fois sobre et lumineuse mettant en évidence la finesse psychologique des deux personnages principaux, la superbe partition de Massenet retrouve dans l’écrin de la salle Garnier toute sa puissance d’évocation. 

Un chef-d’œuvre curieusement oublié de l’affiche monégasque depuis…. 1950!  

Aussi singulier que cela puisse paraître, Thaïs, l’une des partitions de Jules Massenet au parfum de séduction le plus enivrant, n’avait plus franchi le seuil de la salle Garnier – lieu de création de sept de ses opéras – depuis le… 25 février 1950!  

Ce constat est d’autant plus étonnant qu’en ces lieux monégasques où les ors et moulures du théâtre font si bon ménage avec l’azur de la Méditerranée, visible depuis son fauteuil, la musique de Massenet – et celle de Thaïs tout particulièrement – est pour ainsi dire comme à la maison. 

De fait, pour cette matinée du 24 janvier, nous n’avons guère mis de temps à être happé par la direction passionnante de Jean-Yves Ossonce, chef dont on connaît bien les affinités électives avec ce répertoire français du dernier tiers du XIXe siècle et qui a largement exploré la richesse du catalogue lyrique mais aussi symphonique et concertant de Massenet et de ses élèves, Magnard et Guy Ropartz. À la tête d’un orchestre philharmonique en grande forme, le chef français permet à la phalange monégasque de faire entendre cette alternance cohérente entre abstinence volontaire d’effets et couleurs brillantes et capiteuses qui donne à cette partition toute sa puissance évocatrice. Liza Kérob délivre pour sa part une Méditation de toute beauté, toute empreinte de poésie et surtout parfaitement intégrée au drame sans être réduite, comme c’est parfois le cas, à une simple page de concert.  

Comme le précise à juste titre la stimulante analyse musicologique de Claire Delamarche dans le programme de salle: «Thaïs réalise la “solidarité constante” entre paroles et musique que Gallet appelait de ses vœux. » On se doit donc d’écrire combien l’adaptation du roman d’Anatole France par Louis Gallet (1835-1898) en vers libres permet à Massenet de développer un lyrisme d’une grande spontanéité avec des moments suspendus qui frappent l’oreille dès la première audition, parmi lesquels on peut citer les phrases échangées entre Thaïs et Nicias: «C’est Thaïs, l’idole fragile qui vient pour la dernière fois s’asseoir à la table fleurie. Demain, je ne serai pour toi plus rien qu’un nom»/«Nous nous sommes aimés une longue semaine». 

Une production qui sait mettre en évidence les clairs-obscurs et l’ambiguïté des deux personnages principaux. 

Aucun clinquant pseudo-orientaliste dans cette nouvelle production signée Jean-Louis Grinda qui, en parfaite cohérence avec le sobre mais efficace décor de Laurent Castaingt (qui réalise aussi un remarquable travail sur les lumières), suggère davantage des pistes de lecture plutôt qu’elle n’impose un point de vue. C’est, selon nous, d’autant plus pertinent que le propos du roman d’Anatole France fleurait bon, à sa sortie, l’ironie anticléricale, ce qui, pour un spectateur actuel, est moins porteur que l’affrontement des passions et des vertus, de l’érotisme et de la chasteté, de Vénus et d’Agapé, de la chair et de l’Esprit. Car c’est bien de mort et de re- naissance dont il est question dans cette mise en scène, toute en clairs-obscurs : Athanaël et Thaïs, loin d’être des parangons simplistes, ne sont peut-être après tout rien d’autres que des initiés – comme il en fleurissait bon nombre à l’époque où l’opéra est composé, celle des multiples voyageurs d’Orient – qui accomplissent leur parcours initiatique… 

De fait, sur fond de suggestives projections vidéos (signées Gabriel Grinda) faisant couler l’eau purificatrice du baptême mais aussi claquer le fouet d’Athanaël se flagellant, nous assistons sur scène à la « mort » de Thaïs, tuée physiquement puis ensevelie au désert – dans la scène de l’Oasis – par ce fou de Dieu qu’est devenu le moine cénobite, avant qu’elle ne lui apparaisse comme transfigurée, à la scène finale, et qu’il ne tente désespérément de retrouver, sous les pierres, l’enveloppe terrestre de la Femme tant aimée… : avec cette mise en scène, ceux qui font la fine bouche devant l’absence de profondeur psychologique des opéras de Massenet en auront sans doute pris pour leur grade!  

Une distribution qui restera dans les mémoires  

Bien évidemment, Thaïs repose avant tout sur ses deux principaux protagonistes mais ce qui fait qu’une soirée demeure dans la mémoire de l’amateur d’art lyrique, c’est justement l’ensemble des forces qui l’animent, à commencer par le chœur qui a ici un rôle à part entière. Des interventions d’une beauté austère des moines cénobites à la foule bigarrée d’Alexandrie – magnifiques costumes de Jorge Jara, tout droit sortis d’une toile orientaliste de Jean-Léon Gérôme – le chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, impeccablement préparé par Stefano Visconti, contribue à faire de la fin du deuxième tableau: «Assieds-toi près de nous, couronne-toi de roses» un moment suspendu de grâce que l’on n’est pas prêt d’oublier.  

De même, l’ensemble des seconds rôles est parfaitement distribué, à l’exception notable de la Charmeuse de Jennifer Courcier, curieusement dépourvue de la facilité d’envol dans les aigus, ici indispensable. Luxueuses prestations de Cassandre Berthon et Valentine Lemercier, mystérieuses esclaves Crobyle et Myrtale aux couleurs vocales parfaitement complémentaires et que l’on aurait grand plaisir désormais à entendre dans des rôles taillés à leur juste mesure!  

Le Palémon de Philippe Kahn et l’Albine de Marie Gautrot disposent, eux aussi, de la qualité de projection et de phrasé qui permet au texte de garder toute son importance. Quant à Jean-François Borras, il trouve en Nicias bien plus qu’un second plan : une incarnation lui permettant de particulièrement mettre en valeur la qualité de style d’un chant français retrouvé.  

C’est, de fait, cette immense qualité de style que l’on ne peut se lasser de saluer dans le chant de Ludovic Tézier: enfin, Athanaël ! un rôle qui semble avoir été écrit pour lui et qui permet au baryton français, aujourd’hui à l’acmé de ses moyens vocaux, de succéder à toute une tradition comptant dans ses rangs des Vanni Marcoux, Marcel Journet, Paul Cabanel et autres Robert Massard. Cet Athanaël est évidemment impressionnant de stature vocale (on songe à plusieurs reprises au Jokanaan de Salomé, autrefois prévu à Toulouse et auquel il faudrait peut-être repenser…?) mais se double aussi d’un interprète bouleversant, homme de désir que l’avancée dans la vie a rendu humain…trop humain, pour le plus grand bonheur du spectateur. 

La prise de rôle de Marina Rebeka était légitimement attendue par le monde de l’art lyrique et ne déçoit pas, tant sur le plan vocal – comme pouvait le laisser entendre Elle, son magnifique album d’extraits d’opéras français – que sur le plan scénique. Quand on l’entend sur le vif, ce qui est particulièrement excitant dans la technique de la soprano lettone, c’est cette capacité à alterner, sur une étendue vocale impressionnante, aigus puissants et dardés (ah, quel contre-ut sur le toujours spectaculaire: «Ose venir, toi qui braves Vénus!») et grave soyeux jamais poitrinés. Et quel art du texte et des nuances de la partition! Descendant, impériale, les marches de sa demeure dans une robe verte émeraude, n’étant pas sans nous rappeler celle portée par Renée Fleming dans le même rôle, au théâtre du Châtelet en 2007, Marina Rebeka, grâce aux projections vidéos de son visage en noir et blanc, prend, l’espace d’un moment, de faux airs d’Hedy Lamarr, femme fatale et reine du glamour dans l’Hollywood de l’âge d’or.  

Après tout, on était bien à Monaco!

 

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